Souvent relégué au second plan dans les politiques touristiques, le luxe concentre pourtant une part disproportionnée de la valeur, de l’emploi et de l’innovation du tourisme européen.
Derrière l’image d’un tourisme d’exception réservé à quelques privilégiés, les chiffres révèlent l’importance de ce segment. Le luxe, loin d’être marginal, agit comme un multiplicateur de valeur dans l’économie touristique européenne. Encore faut-il le regarder avec les bons indicateurs.
Le luxe représente une niche en surface, mais une puissance en profondeur. Alors qu’il ne concerne que 2 % des établissements d’hébergement en Europe, le tourisme de luxe capte près de 22% du chiffre d’affaires hôtelier et 22% du chiffre d’affaire touristique de l’Europe d’après le rapport ECCIA-Bain 2022. Ce déséquilibre apparent est précisément ce qui en fait un levier stratégique. Le tourisme de luxe contribue à 20 à 25 % des dépenses touristiques en Europe. Cela représente, en extrapolant sur 2024, entre 141 et 176 milliards d’euros pour 2024.
Plus encore : ce segment croît plus vite que le tourisme global (+8,2 % vs 4,8 % en 2024), porté par une clientèle internationale en forte expansion — notamment les voyageurs américains, dont la part dans les dépenses haut de gamme a bondi depuis la fin de la pandémie.
Le touriste “luxe” ne dépense pas seulement plus : il mobilise davantage de chaînes de valeur. Ses achats couvrent une large gamme de services : hébergement, gastronomie, bien-être, transport privé, art de vivre, shopping, expériences exclusives… Les achats du tourisme de luxe représentent 33% des dépenses touristiques en Europe. Elles irriguent les territoires, bien au-delà des hôtels eux-mêmes.
De plus, le tourisme de luxe s’est révélé plus résilient que le reste du secteur lors des chocs récents. Dès 2022, la reprise des séjours haut de gamme a précédé celle du tourisme de masse. Dans des contextes de tension (crise énergétique, surcharge des destinations), il offre une alternative qualitative et plus rentable, tout en limitant l’impact sur les infrastructures.
Le tourisme de luxe ne se contente pas de générer de la valeur économique. Il agit aussi comme levier de redistribution territoriale, à travers l’emploi, la culture, et la durabilité. À l’échelle européenne, ce segment concentre une capacité d’investissement, de formation et de mécénat.
À surface équivalente, un hôtel de luxe emploie jusqu’à deux fois plus de personnel qu’un établissement milieu de gamme. Malgré un important turnover des employés, ce sont des métiers qualifiés, non délocalisables, qui structurent des filières d’excellence dans les territoires. Certaines marques consacrent entre 0,5 et 1 % de leur chiffre d’affaires à la formation interne et 1% aux initiatives de formation, notamment dans les arts de l’hospitalité ou l’artisanat. (ECCIA-Bain 2022)
Les marques de luxe jouent un rôle croissant dans la préservation du patrimoine artistique et culturel européen, souvent en marge des dispositifs publics. Le groupe Belmond (LVMH) illustre cette dynamique à travers son programme Mitico, mené avec la Galleria Continua, qui transforme plusieurs hôtels historiques – dont la Villa San Michele à Florence ou le Cipriani à Venise – en véritables espaces d’exposition d’art contemporain. L’objectif : faire dialoguer création vivante et lieux patrimoniaux, tout en ouvrant ces derniers à un public international exigeant.
Sur le front de la durabilité, le tourisme de luxe européen ne se limite pas à des gestes symboliques. L’Europe représente plus de la moitié des hôtels certifiés par le GSTC (Global Sustainable Tourism Council) – un standard international en matière d’éco-tourisme et de performance environnementale. L’association Relais & Châteaux, dont près la moitié des institutions adhérentes est européenne, a renforcé cet engagement en signant, en novembre 2024, un partenariat avec l’UNESCO visant à promouvoir la biodiversité, la gastronomie locale et la transmission des savoir-faire dans ses établissements membres. L’objectif est double : structurer une hospitalité durable et faire du luxe un acteur reconnu du soft power culturel.
Malgré son poids économique, le tourisme de luxe reste absent des stratégies touristiques européennes. Aucune feuille de route ne le reconnaît comme un segment à part entière : ni indicateurs spécifiques, ni programmes dédiés. Les priorités (durabilité, volume, inclusion) laissent de côté ce levier de création de valeur, d’emploi qualifié et de rayonnement culturel, pourtant central pour l’Europe.
Loin d’être anecdotique, le tourisme de luxe un levier de compétitivité et de rayonnement culturel pour l’Europe. Il concentre une valeur remarquable sur une offre restreinte, emploie plus, investit plus, et tire l’ensemble du secteur vers le haut — en intégrant des exigences croissantes en matière de durabilité, d’expérience, et de responsabilité territoriale.
Mais encore faut-il le comprendre. Le luxe est-il un segment ou un écosystème ? À quels clients s’adresse-t-il vraiment ? Et quels créneaux restent encore inexplorés pour le tourisme en Europe?
Autant de questions que nous explorerons dans les prochaines semaines sur The Hotel Watch, à travers une série d’articles dédiés à ce marché.









